Littérature russe
La
littérature russe ancienne est écrite en slavon, langue d’Eglise
importée des Balkans. La Russie ancienne a donc pratiqué deux langues,
le russe littéraire et le slavon littéraire. Dominée par la
théologie, la littérature s’inspire, à ses débuts, des écrivains
byzantins ; mais le peuple se plaît à entendre des rhapsodes
rustiques lui chanter les bylines, épopées ordonnées en cycles
autour de quelques héros légendaires (Ilia de Mourom, Aliocha
Popovitch, le marchand Sadko). Le premier
orateur sacré de la Russie est le métropolite Hilarion (Sermon
sur la loi et la grâce, XI siècle), tandis qu’apparaît la
littérature annalistique (Chronique de Nestor, XII siècle), à
laquelle se rattachent des séries de chroniques continuées par les
clercs, dans les couvents, jusqu’au XVIII siècle.
Si la
littérature didactique et morale est illustrée dès le début du XII
siècle par l’Instruction du prince Vladimir Monomaque,
le genre narratif se développe : récits hagiographiques, avec les
Vies de saints, dont la collection (Grandes Ménées) sera
rassemblée au XVI siècle sous la direction du métropolite Macaire ;
récits de voyages, comme le Voyage aux Lieux saints de l’hégouméne
Daniel (début du XII siècle) ou le Voyage par-delà trois mers
du marchand Afanassii Nikitine, qui se rendit en Inde de 1469 à
1472 ; récit historique, comme le Dit de la campagne d’Igor’,
dont l’authenticité est discutée.
La
littérature monastique se poursuit jusqu’au XVI siècle avec un
curieux traité d’économie domestique (Domostroï), dont le
patriarcalisme enchantera les slavophiles du XIX siècle, mais le slavon
est en pleine décadence.
Des genres
nouveaux apparaissent : la poésie, qui, avec Siméon de
Polotsk (le Jardin multicolore, 1678), use du vers
syllabique et rimé ; le théâtre, pratiqué dans les académies
ecclésiastiques, où l’on donne des pièces bibliques en allemand d’abord,
puis traduites en russe. Mais la rupture avec le passé est symbolisée
par le schisme des vieux-croyants, qui font un large emploi du parler
vulgaire et dont le chef, l’archiprêtre Avvakoum, laisse avec
l’histoire de sa Vie (1672-1675) le premier chef-d’œuvre de
la prose littéraire russe. Avec Pierre
le Grand, la Russie se rapproche définitivement de l’Europe :
en 1703 paraît la Gazette de Moscou, le premier journal
russe. Mais à peine libéré de l’emprise du savon, le russe est
conquis par les langues étrangères : on traduit de nombreux
livres techniques à l’aide de mots empruntés au hollandais, à l’allemand,
au français. Le classicisme de Boileau inspire les satires du prince Antioch
Cantemir et les odes de Vassilii Trediakovskii (Sur la
prise de Dantzig, 1734). Le chaos
linguistique et littéraire ne prend fin qu’avec Mikhaïl Lomonosov,
qui dote le russe de sa
première grammaire (1755), formule la théorie des «trois styles» (Avant-propos
sur l’utilité des livres d’Eglise, 1755) et crée le nouveau
vers syllabo-tonique (Ode sur la prise de Khotine, 1739),
tandis qu’Aleksandr Soumarokov inaugure le répertoire
dramatique national (Khorev, 1747). Le règne
de Catherine II voit un premier éveil de l’intérêt pour l’histoire
et la civilisation russes. Si Ippolite Bogdanovitch (Douchenka,
1778-1783) et Gavriil Derjavine (Felitsa, 1783) illustrent
la poésie, si Aleksandr Radichtchev pose
pour la première fois le problème du servage dans son Voyage de
Pétersbourg à Moscou (1790), c’est le théâtre, qui connaît l’épanouissement
le plus remarquable avec les comédies de Denis Fonvizine (le
Mineur, 1782) et de Vasilii Kapnist (la Chicane,
1798).
|
|
Publiciste, romancier (Lettres d’un voyageur russe, 1791-1792),
historien,Nikolaï Karamzine rapproche le russe écrit de la
langue de la bonne société et marque la transition entre l’école
classique, encore représentée par le tragique Ozerov
(Œdipe à Athènes, 1804), et le romantisme, dont Vasilii
Joukovskii (le Barde au Kremlin, 1816) répand les thèmes
et l’esprit par ses traductions de poètes anglais et allemands. Si Konstantine
Batuchkov s’attarde encore à l’imitation des Français,
Aleksandr
Griboedov est l’auteur de la première comédie vraiment
nationale (Le malheur d’avoir trop d’esprit, 1831). Mais le
véritable créateur de la littérature moderne est Aleksandr
Pouchkine, qui fonde, en même temps qu’un mouvement,
qui fait
écho au romantisme européen, la tendance au réalisme critique, qui
restera un des caractères dominants de la littérature russe (Rouslan
et Ludmila, 1817-1820 ; Eugène Onéguine, 1820-1831 ; la
Dame de pique, 1834 ; la Fille du capitaine, 1836). Son
meilleur disciple, Mikhaïl Lermontov, «Byron à l’âme
russe», s’exprime dans des poèmes (le Novice, 1840) et des
romans (Un héros de notre temps, 1839-1840), qui sont autant de
cris de révolte, tandis qu’Alekseï Koltsov s’inspire de la
vie paysanne et des chansons populaires.
Nicolaï
Gogol’ est cependant pour la prose russe ce qu’est Pouchkine
pour la poésie : par son ironie mélancolique, sa verve satirique
(le Revizor, 1836) et son goût du mysticisme. Il est le père du
récit réaliste (Tarass Boulba, 1835 ; le Manteau,
1841 ; les Ames mortes, 1842), sur lequel réfléchit le
critique Vissarion Belinskii, apôtre de l’art engagé.
La
génération, qui entre en scène après 1840, rompt résolument avec la
rhétorique des écrivains officiels. Les «naturalistes» peignent las
propriétaires terriens, les paysans et les petits fonctionnaires.
La
littérature revendicatrice apparaît avec Aleksandr Gertsen (A
qui la faute ?, 1845-1846). Tandis que l’intelligentsia se
partage en deux camps, les occidentalistes, qui veulent l’européanisation
de la Russie, et les slavophiles, qui, comme les poètes Konstantine
et Ivan Aksakov, mettent l’accent sur les traits
originaux de la culture russe, la critique radicale refuse, avec Nikolaï
Tchernychevskii (Que faire ?, 1863) et Dmitrii
Pisarev (le Prolétariat pensant, 1865), de considérer l’art
comme une fin en soi et juge de la littérature dans la mesure de son
utilité sociale.
Le roman
domine toute la seconde moitié du XIX siècle. Si, dans ses diverses
manifestations, il présente des caractéristiques communes (sympathie
pour les humbles, ouverture à toutes les doctrines spirituelles et
sociales, recherche de la justice, ampleur de la composition), on peut
toutefois distinguer trois courants principaux : l’un plus
classique avec Ivan Gontcharov (Oblomov, 1859) et Ivan
Tourguenev (Récits d’un chasseur, 1847-1852), l’autre
plus désespéré avec Alekseï Pissemskii (Amère Destinée,
1859) et Mikhaïl Saltykov-Chtchedrine (la Famille Golovliov,
1880), le troisième plus artiste avec Nikolaï Leskov (Gens
d’Eglise, 1872).
Mais les
deux grands maîtres du roman, dont l’art influe profondément sur les
lettres européens, restent Fiodor Dostoïevskii (Crime et
Châtiment, 1866 ; l’Idiot, 1868 ; les Possédés,
1871-1872 ; les Frères Karamazov, 1879-1880) et Lev
Tolstoï (Guerre et Paix ; 1865-1869 ; Anna Karénine,
1876-1877 ; Résurrection, 1899), pour qui tout conflit
humain révèle le combat mystique et incessant du Bien et du Mal. Le
réalisme évolue cependant sous la double influence de la veine
populiste de Nikolaï Zlatovratskii (les Piliers,
1878-1883) et de Gleb Ouspenskii (la Puissance de la terre,
1882), et de la satire dramatique d’Aleksandr Ostrovskii (l’Orage,
1860) pour aboutir à la peinture désabusée de la Russie, que Anton
Tchekhov fait dans ses pièces mises en scène par Konstantine
Stanislavskii au Théâtre d’art de Moscou (la Mouette,
1896 ; Oncle Vania, 1897 ; les Trois Sœurs,
1900 ; la Cerisaie, 1903-1904).
La poésie,
qui connaît en Fiodor Tuttchev, un diciple de Pouchkine,
s’incarne principalement dans les vers de Nikolaï Nekrasov,
chantre exalté, mais prosaïque de la nature et du peuple russes (Pour
qui fait-il bon vivre en Russie ?, 1869-1874).
A partir de
1880, le réalisme, malgré Ivan Bounine (le Village,
1910) et Leonid Andreev (Récit des sept pendus,
1908), se disperse à la recherche de l’étrange, du piquant, du
scabreux même, et seul Maksim Gorkii, qui sera salué comme le
modèle de l’écrivain prolétarien, sait lui donner un nouveau
contenu (Foma Gordeev, 1899 ; les Artamonov, 1925). Alors que
le réalisme décline, naît un vaste mouvement intellectuel et
littéraire, qui, à la suite du philosophe Vladimir Soloviov,
affirme le primat des valeurs spirituelles et esthétique.
Les
symbolistes proclament d’abord le retour au culte du Beau : ainsi
Dmitrii Merejkovskii, Valerii Brusov (Chefs-d’œuvre,
1895), Konstantine Balmont (Visions solaires, 1903), Fiodor
Sologoub (le Diable mesuin, 1907). Puis ils
entreprennent de faire de la poésie un moyen de connaissance :
ainsi Viatcheslav Ivanov, Alekseï Remizov, Andreï
Belyï (le Pigeon d’argent, 1910 ; Kotik Letaev,
1917-1918) et surtout Aleksandr Blok (le Masque de neige,
1907 ; les Douze, 1918).
Le
symbolisme russe n’est d’ailleurs pas une école : il compte
autant de mouvements que de représentants. Climat de mystère et de
recherches ésotérique, il éclate dès les premières manifestations
de la révolution. Les
dévastations de la guerre civile et les restrictions politiques et
économique suspendent provisoirement toute vie littéraire. La reprise
s’amorce en 1921 avec la «nouvelle politique économique», qui fait
renaître l’édition privée.
Les
groupements d’avant-garde se multiplient : futurisme, imaginisme,
qui se constitue autour de Sergeï Esenine. Mais nombre d’écrivains
émigrent (Bounine, Remizov, Balmont) ; d’autres
combattent et meurent (Goumiliov).
Boris
Pasternak (Ma sœur, la Vie, 1922), Osip Mandelchtam, Anna
Akhmatova
poursuivent un temps leur méditation, puis se taisent,
Vladimir
Maïakovskii salue la révolution en renouvelant les genres
classiques de l’ode et de l’épopée (150 000 000, 1920),
mais bientôt se suicide. C’est la guerre civile qui fournit à la
littérature communiste naissante ses meilleurs auteurs et ses thèmes
les plus exaltants : le Train blindé n°
1469 (1922) de Vsevolod Ivanov, l’Année nue (1922)
de Boris Pilniak, Cavalerie rouge (1926) d’Isaak Babel’,
le Don paisible (1928-1940) de Mikhaïl Cholokhov.
A partir
des années 1925-1930, les écrivains sont conviés à participer, comme
les travailleurs, à l’effort de reconstruction du pays. La
littérature, d’un intérêt surtout documantaire, chante les
réalisations des bâtisseurs avec Fiodor Gladkov (le Ciment,
1925) et Ilia Ehrenbourg (le Deuxième Jour, 1934). Les romans et les comédies satiriques de Valentine
Kataev (la Quadrature du cercle, 1929) connaissent
cependant le succès.
Mais
bientôt, au nom du réalisme socialiste, on ne tolère plus que les
«héros positifs» de Dmitrii Fourmanov (Tchapaïev,
1923), d’Aleksandr Fadeev (la Défaite, 1927), de Nikolaï
Ostrovskii (Et l’acier fut trempé, 1932-1934) et de Nikolaï
Pogodine (l’Homme au fusil, 1937). Les
recherches formelles sont condamnées au même titre que les erreurs
idéologiques et politiques. La Seconde Guerre mondiale amène une
détente passagère et provoque l’éclosion d’une littérature
patriotique. Le roman
historique triomphe avec Alekseï Tolstoï (Ivan le Terrible,
1943), tandis que Konstantine Simonov (les Jours et les nuits,
1943-1944) et Aleksandr Tvardovskii (Vasilii Tiorkine, 1942-1945)
exaltent l’héroïsme des combattants. L’après-guerre
est une nouvelle époque de reconstruction. Le rôle de l’art et de l’écrivain
est défini par Jdanov (A propos des revues «Etoile» et
« Leningrad», 1946) ; Vasilii Ajaïev (Loin de
Moscou, 1948) et Semion Babaïevskii (la Lumière
au-dessus de la terre, 1949-1950) le remplissent
scrupuleusement.
La mort de Staline
crée les conditions d’une renaissance littéraire. Le premier signe
de renouveau est la nouvelle d’Ehrenbourg le Dégel (1954), qui
traduit le sentiment confus de libération que connaît la Russie et qui
s’affirme à travers les romans de Vladimir Doudintsev (L’homme
ne vit pas seulement de pain, 1956) et les nouvelles d’Aleksandr
Soljenitsine (Une journéé d’Ivan Denisovitch,
1962), tandis que Konstantine Paoustovskii fait le bilan de
quarante années d’expériences brutales et grandioses (Histoire d’une
vie, 1945-1955). Deux
courants principaux animent la littérature contemporaine : un
réalisme critique, qui traite de sujets jusqu’alors interdits
(répressions policières, problèmes de la jeunesse et de la vie
rurale) et qui s’incarne dans les récits de Vera Panova, de Viktor
Nekrasov (Kira, 1961), de Vladimir Tendriakov et de Vladimir
Solooukhine, alors qu’Iourii Kazakov se montre plus
soucieux de recherches formelles ; un lyrisme personnel, qui renoue
avec la tradition des années 1920 et qu’illustrent Boulat
Okoudjava, Evgenii Evtouchenko (Babii Iar,
1961), et Andreï Voznessenskii.
Une
Troisième voie unit la verve satirique à l’inspiration fantastique
et s’exprime dans les cercles littéraires clandestins et dans les
récits d’Eugenia Guinbourg, d’Aleksandr Guinzbourg,
de Valerii Tarsis, et surtout d’Ioulii Daniel et d’Andreï
Siniavskii, dont le procès retentissant a révélé les
résistances au désir passionné de liberté éprouvé par les
intellectuels soviétiques.
|